Euro-Office dispose désormais d’une application de bureau pour Windows, macOS et Linux. Ce prolongement de ses éditeurs en ligne rend le projet plus concret pour les utilisateurs qui souhaitent travailler sur leurs fichiers sans dépendre en permanence d’un navigateur ou d’une connexion Internet. Mais derrière la promesse d’une suite « européenne et souveraine », plusieurs questions méritent d’être examinées : l’origine du logiciel, sa gouvernance, ses formats et la capacité de ses mainteneurs à assurer son avenir.
Euro-Office est un dérivé d’ONLYOFFICE, et non une suite entièrement développée à partir de zéro en Europe. Cette filiation est reconnue dans les dépôts du projet. Elle explique à la fois sa richesse fonctionnelle initiale et sa proximité avec le logiciel dont il est issu. Présentation officielle du projet
Une initiative européenne, désormais aussi sur ordinateur
Le projet a été présenté le 27 mars 2026 à Berlin par une coalition comprenant notamment IONOS, Nextcloud, EuroStack, XWiki, OpenProject, Soverin, Abilian et BTactic. L’objectif affiché : proposer une solution bureautique ouverte dont le développement puisse être piloté par un écosystème européen. Il s’agit d’une initiative industrielle et communautaire ; la présentation officielle ne permet pas de la qualifier de suite produite ou certifiée par les institutions de l’Union européenne. Annonce de lancement, Nextcloud, 27 mars 2026
Une première version stable des éditeurs en ligne avait été annoncée pour le 9 juin 2026, notamment dans Nextcloud Hub 26 Spring. Nextcloud la présentait comme une alternative à Collabora au sein de son offre Nextcloud Office. Ce point évite une confusion : Nextcloud Office désigne une offre d’intégration et de distribution, pas nécessairement un moteur bureautique unique. Calendrier et intégrations, Nextcloud, 28 mai 2026
Au 27 octobre, le dépôt officiel des applications de bureau affiche la version 9.3.6, publiée le 22 octobre 2026. Ses fichiers comprennent des exécutables Windows x64 et ARM64, une image macOS ARM64 pour Apple Silicon, ainsi que des distributions Linux x86-64 et ARM64, notamment en RPM et en archives. Aucun installateur macOS Intel n’apparaît dans les fichiers visibles de cette publication. Il faut donc vérifier les architectures proposées plutôt que comprendre « disponible sur macOS » comme une prise en charge de tous les Mac. Versions et téléchargements officiels
Deux usages doivent être distingués : le client de bureau permet l’édition locale, y compris hors ligne ; le serveur documentaire fournit l’édition intégrée à une plateforme chargée du stockage et des accès. Le serveur n’est pas, à lui seul, un espace de travail complet. Documentation du serveur Euro-Office
Ce que propose la suite
Le périmètre annoncé couvre les documents texte, les feuilles de calcul, les présentations et les PDF. Les formats pris en charge incluent DOCX, XLSX, PPTX et les formats OpenDocument ODT, ODS et ODP. Les fonctions collaboratives permettent à plusieurs personnes de travailler sur les documents dans une plateforme intégrée. La présence d’un format dans cette liste ne garantit toutefois pas une restitution parfaite de toutes ses fonctions. Fonctions présentées par Euro-Office
La possibilité de travailler localement est particulièrement intéressante pour les déplacements, les connexions intermittentes et les documents que l’on souhaite conserver sur son ordinateur. Une connexion à un service distant reste un choix de déploiement : installer un éditeur local ne signifie pas que chaque document doit être envoyé dans le cloud.
Ses principaux avantages
Une transition potentiellement plus accessible depuis Microsoft Office. L’interface et la filiation technique peuvent faciliter la prise en main dans un environnement habitué aux fichiers Word, Excel et PowerPoint. Cela reste une appréciation à confirmer avec les utilisateurs, pas un résultat de mesure fourni dans cet article.
Un point de départ technique déjà développé. Le moteur hérité d’ONLYOFFICE évite de reconstruire toute une suite bureautique. Le travail visible porte aussi sur la maintenance : la version 9.3.6 mentionne des corrections sous Windows et Linux, des ajustements de l’identité de l’application et des corrections du traitement ODF. Notes de version 9.3.6
La possibilité de reprendre et modifier le logiciel. Le cœur Euro-Office est publié sous GNU AGPLv3. L’accès au code rend possible une maintenance indépendante, sous réserve de respecter les licences applicables. Cette faculté constitue un levier d’autonomie ; elle nécessite néanmoins des compétences et un financement. Code et licence du cœur Euro-Office
Une offre plus diversifiée en Europe. Le projet apporte un choix supplémentaire aux organisations qui cherchent à maîtriser leur bureautique. Son intérêt tient au développement d’une capacité de maintenance et de service, au-delà de son nom ou de son lieu de lancement.
Ses limites et ses inconvénients
Un projet jeune à entretenir sur la durée. L’ancienneté du code hérité ne suffit pas à démontrer la maturité de la nouvelle organisation. La continuité des correctifs, la qualité des publications et les engagements de support devront être appréciés dans le temps.
Une différence importante entre les distributions. La documentation distingue les versions communautaires Euro-Office, destinées à l’évaluation et à la contribution, de la distribution Nextcloud Office, destinée à la production. Les premières ne sont pas signées ; la seconde prévoit des paquets de bureau signés pour Windows et macOS, des dépôts de paquets et des tests d’intégration supplémentaires. La documentation déconseille les versions communautaires pour les environnements réglementés ou les déploiements de postes administrés. Choisir une distribution
Une compatibilité à vérifier sur les vrais documents. Il serait prématuré de promettre un remplacement transparent de Microsoft Office : macros, polices, mises en page complexes, connexions de données et extensions métier doivent être testées. Il s’agit ici d’une recommandation de méthode, pas du constat d’un défaut précis dans chacun de ces domaines.
Un coût d’exploitation qui demeure. Un logiciel téléchargeable gratuitement n’annule ni l’hébergement, ni les sauvegardes, ni l’administration, ni la formation et l’assistance. Pour un usage collectif, le coût pertinent est celui du service complet.
Euro-Office, ONLYOFFICE et LibreOffice : des choix différents
| Critère | Euro-Office | ONLYOFFICE | LibreOffice |
|---|---|---|---|
| Filiation | Dérivé d’ONLYOFFICE | Projet auparavant nommé TeamLab | Héritier d’OpenOffice.org et de StarOffice |
| Organisation | Initiative de plusieurs acteurs européens | Groupe international autour d’Ascensio System SIA | Communauté soutenue par The Document Foundation |
| Orientation documentaire | Héritage centré sur les formats Microsoft ; prise en charge ODF à évaluer | Formats OOXML au cœur de l’architecture historique | ODF natif ; importation et exportation de formats Microsoft |
| Usage local | Client disponible pour Windows, macOS Apple Silicon et Linux | Applications de bureau Windows, macOS et Linux | Suite de bureau Windows, macOS et Linux |
| Travail en ligne | Serveur intégré à une plateforme, notamment Nextcloud | Éditeurs et plateformes collaboratives du fournisseur | Solutions en ligne distinctes reposant sur LibreOffice Technology, notamment Collabora |
| Enjeu principal | Construire une maintenance indépendante et durable | Évaluer l’offre, les licences et la structure du fournisseur | Privilégier ODF et valider les échanges avec les utilisateurs de Microsoft Office |
Les bases factuelles de cette comparaison figurent dans l’historique ONLYOFFICE, la présentation de ses applications de bureau, la présentation de LibreOffice et celle de LibreOffice Technology. Le tableau exprime des orientations, pas un classement issu de tests comparatifs.
La divergence avec ONLYOFFICE est aussi organisationnelle
Les promoteurs d’Euro-Office justifient leur dérivation par des difficultés de contribution, de compilation et de transparence chez ONLYOFFICE, ainsi que par des désaccords sur certaines fonctions. Ce sont les griefs publiés par une partie prenante, et non les conclusions d’un audit indépendant réalisé pour cet article. Arguments d’Euro-Office
ONLYOFFICE a annoncé le 31 mars 2026 la suspension de son partenariat avec Nextcloud, tout en indiquant poursuivre la maintenance de son connecteur Nextcloud. La rupture entre les entreprises ne signifie donc pas, à elle seule, la disparition de toute intégration technique. Position d’ONLYOFFICE, 31 mars 2026
La divergence fonctionnelle doit, elle aussi, être appréciée version par version. Une fonction disponible dans une édition récente d’ONLYOFFICE ne peut pas être présumée présente dans Euro-Office, et réciproquement.
Avec LibreOffice, le désaccord porte notamment sur les formats
LibreOffice emploie ODF comme format natif et comprend Writer, Calc, Impress, Draw, Base et Math. Il ne se résume donc pas au même périmètre d’outils qu’un éditeur de documents collaboratif. Présentation de LibreOffice
The Document Foundation a critiqué le discours de souveraineté d’Euro-Office, en soulignant que la maîtrise des formats compte autant que celle de l’hébergement ou de la licence. Cette position défend une priorité claire : éviter que les documents restent dépendants des pratiques d’un fournisseur dominant. Elle émane également d’un acteur engagé dans cet écosystème. Position de TDF sur ODF, 5 mai 2026
Il faut toutefois corriger une simplification fréquente : OOXML n’est pas un format dépourvu de normalisation publique. Il relève d’ECMA-376 et d’ISO/IEC 29500. Son origine Microsoft, sa complexité et les écarts entre implémentations alimentent le débat sur la dépendance, mais il est inexact de le présenter simplement comme un format secret. Norme ECMA-376, description ISO/IEC 29500-1
Le choix pratique dépend donc de l’objectif : faciliter les échanges avec un parc Microsoft Office existant, ou organiser progressivement la production et la conservation des documents autour d’ODF. Ces objectifs peuvent coexister, à condition de prévoir les conversions et leurs vérifications.
Complément : les origines d’ONLYOFFICE et la question russe
Une implantation lettone réelle, mais une histoire internationale
Le projet bureautique a été développé sous le nom TeamLab avant de devenir ONLYOFFICE. Son historique officiel mentionne un lancement en 2009, une présentation des éditeurs HTML5 au CeBIT en 2012 et le changement de marque en 2014. L’annonce de juillet 2014 documente aussi l’ouverture du code. Historique de l’éditeur, annonce du changement de marque, 4 juillet 2014
Dans sa mise au point du 2 avril 2026, ONLYOFFICE situe l’enregistrement d’Ascensio System SIA en Lettonie en 2009 et affirme que les droits de propriété intellectuelle y ont toujours été détenus. Le groupe indique aussi que son fondateur Lev Bannov possède les nationalités russe et turque et réside à Istanbul depuis 2023. Ces précisions sont des déclarations de l’entreprise. ONLYFacts, 2 avril 2026
Une implantation juridique à Riga, l’origine d’un fondateur et le lieu où travaillent des développeurs décrivent des réalités différentes. Aucune de ces informations, prise isolément, ne suffit à établir qui exerce aujourd’hui le contrôle effectif du groupe.
Des liens commerciaux historiques avec la Russie reconnus par l’éditeur
La même publication reconnaît un ancien segment d’activité russe. Selon ONLYOFFICE, celui-ci a été séparé en 2019 et transféré à des investisseurs locaux ; R7-Office est présenté comme un dérivé destiné au marché russe. Un accord temporaire d’assistance aurait subsisté jusqu’en 2023. L’entreprise affirme qu’il n’existe depuis lors ni propriété commune ni coopération continue entre les deux produits. Ces affirmations ne constituent pas, à elles seules, un audit indépendant des cessions et contrats. Récit de la séparation par ONLYOFFICE
On peut donc documenter des liens historiques russes sans en déduire automatiquement un contrôle actuel de l’État russe. Symétriquement, l’adresse lettone ne démontre pas une indépendance complète à l’égard de toute influence extérieure.
Depuis 2023, une holding à Singapour
Le 18 août 2023, ONLYOFFICE a annoncé une réorganisation : ONLYOFFICE Capital Group Pte. Ltd., constituée à Singapour le 24 mai 2023, détiendrait 100 % de la société britannique Ascensio System Limited, laquelle détiendrait 100 % d’Ascensio System SIA en Lettonie. Annonce de la réorganisation
Le registre britannique apporte un recoupement utile : il mentionne la holding singapourienne comme entité active exerçant un contrôle significatif sur Ascensio System Limited, avec une détention d’au moins 75 % des actions. Il ne faut pas transformer ce seuil de déclaration en preuve autonome d’une détention de 100 %, ni confondre cette société de contrôle avec l’identité de tous les bénéficiaires personnes physiques. Companies House : contrôle significatif d’Ascensio System Limited
La description la plus précise est donc celle d’un groupe international doté d’une société lettone et d’une holding singapourienne. Pour documenter complètement le contrôle actuel, il faudrait disposer des registres et pièces à jour de toute la chaîne de détention, jusqu’aux bénéficiaires effectifs. Cette vérification exhaustive n’a pas été réalisée ici.
Des accusations publiques à attribuer clairement
Le dépôt Euro-Office affirme qu’ONLYOFFICE est une entreprise russe et que presque tous ses développeurs résident en Russie. Cette formulation, émise par un concurrent issu du projet, ne suffit pas à établir indépendamment la répartition actuelle des équipes ou le contrôle capitalistique. Déclaration d’Euro-Office
L’existence de préoccupations antérieures est, en revanche, vérifiable : en avril 2022, soft Xpansion avait annoncé rompre sa coopération avec Ascensio System SIA en invoquant ses racines russes et l’absence de réponse à une demande de position sur la guerre en Ukraine. Ce communiqué prouve la décision et les motifs exprimés par ce partenaire ; il ne prouve ni une ingérence étatique ni une compromission technique. Communiqué de soft Xpansion, 1er avril 2022
Les sources examinées ne permettent pas d’affirmer qu’ONLYOFFICE serait actuellement contrôlé par le gouvernement russe, ni qu’il contiendrait une porte dérobée. L’origine nationale d’un dirigeant, une langue utilisée dans le code ou des fuseaux horaires de contributions ne constituent pas une démonstration suffisante de ces accusations.
Le différend de licence : intégrer aussi les évolutions de 2026
Au printemps, ONLYOFFICE a contesté la conformité du dérivé, notamment sur les obligations d’attribution et de conservation de son identité. Dans sa lettre ouverte du 21 avril, l’entreprise propose une information accessible dans l’interface sur l’origine du logiciel, des mentions conservées dans les sources et une présentation publique explicite de la filiation. Lettre ouverte d’ONLYOFFICE
La Free Software Foundation avait, le 15 avril, estimé que l’obligation de conserver le logo du produit constituait une restriction supplémentaire incompatible avec l’AGPLv3 et pouvait être retirée. Cette analyse de l’organisme responsable de la famille de licences GNU est importante ; elle ne constitue pas une décision de justice. Analyse de la FSF
Surtout, une mise à jour du 18 août 2026 de l’explication publiée par Nextcloud salue une proposition d’ONLYOFFICE accompagnée de modifications de licence sur GitHub et annonce l’adaptation du code et des en-têtes du projet. Un article arrêté en octobre doit mentionner cette évolution, et ne pas figer le dossier dans l’affrontement du mois de mars. Les sources consultées ne suffisent toutefois pas à certifier la clôture de tous les désaccords ni la conformité de chaque composant distribué. Explication de Nextcloud, mise à jour le 18 août
La souveraineté se mesure à la capacité d’agir
Pour évaluer Euro-Office comme ONLYOFFICE ou LibreOffice, la question utile est : qui peut maintenir le logiciel, corriger une faille, produire une version et permettre de changer de prestataire ? L’adresse du siège social ne répond qu’à une partie du problème.
Une évaluation concrète devrait porter sur :
- La gouvernance et le financement : qui décide, qui finance et quelles garanties assurent la continuité ?
- La fabrication des versions : peut-on relier un exécutable à ses sources, contrôler ses dépendances et vérifier son intégrité ?
- L’exploitation : où passent les documents, qui administre les serveurs et quels services externes sont activés ?
- La maintenance : qui publie les correctifs, dans quels délais et avec quels engagements ?
- La réversibilité : peut-on récupérer les fichiers, conserver leur sens et poursuivre le travail avec une autre suite ?
Cette grille relève de l’analyse proposée dans cet article. Elle ne vaut ni certification de sécurité ni qualification réglementaire d’un produit. Une origine russe du code n’interdit pas, par principe, une reprise indépendante ; une nouvelle marque européenne ne prouve pas que cette indépendance est déjà acquise.
Quel choix pour quel usage ?
Euro-Office mérite une évaluation pour les organisations souhaitant associer édition locale et travail collaboratif dans un environnement qu’elles administrent. Un projet pilote doit porter sur les documents réels et sur la distribution effectivement retenue, avec ses modalités de mise à jour et d’assistance.
ONLYOFFICE reste une option à examiner sur pièces, en tenant compte des fonctions de l’édition choisie, de ses conditions commerciales et de l’organisation du fournisseur. Ses liens historiques russes justifient des questions documentées ; ils ne justifient pas des accusations présentées sans preuve.
LibreOffice constitue une référence à considérer lorsque l’ODF et l’autonomie du poste de travail sont prioritaires. Une stratégie peut aussi combiner plusieurs outils : production pérenne en ODF, échanges dans les formats demandés par les partenaires et plateforme de collaboration adaptée aux besoins.
L’arrivée du client de bureau d’Euro-Office élargit donc les possibilités. La promesse deviendra durable si elle s’accompagne d’une maintenance maîtrisée, d’une gouvernance lisible et de documents que l’utilisateur peut réellement emporter ailleurs.